Ce qui se cache derrière Bricoles

Louis Esposto, anciennement connu sous le nom de Project Life, a tout récemment fait paraître un album ma foi fort différent de ce qu’il avait l’habitude de faire auparavant. Découpage, projet de 15 titres au concept étayé et à la cohérence remarquable, a été lancé sous le pseudonyme de Bricoles, en septembre dernier. J’ai eu la chance de m’entretenir avec l’artiste pour en apprendre un peu plus sur son processus de création et ses ambitions par rapport au futur.

Luca : Bon pour commencer simplement, est-ce que tu peux nous parler un peu de ton projet, de la manière dont tu l’as bricolé ?

Louis : Écoute, c’était assez spontané, c’est parti d’un événément particulier… en fait, je voyais quelqu’un à l’époque. Puis il y a eu cette fin de semaine sortie d’un peu nulle part, où une coupure profonde s’est faite sentir. Les regards profonds, les longs silences… C’était la fin, le départ, quoi. Ça m’a donné un gros coup à l’âme. Lorsque je me suis retrouvé seul, je me suis tout de suite mis à composer. Ce fût, sans le savoir, la naissance de Découpage. Maintenant, quand j’écoute l’ensemble de l’oeuvre, il est clair pour moi que Le Départ est la pièce qui cogne le plus. Ça, c’était un dimanche. La semaine suivante, mes parents sont partis, j’avais donc le studio et la maison à moi seul. En trois jours, j’ai composé sept des tracks qui se retrouvent sur l’album. C’était un rush de créativité super intense, grandement alimenté par la solitude et le confort. Chaque matin c’était pareil: Café, déjeuner, descente au studio et compo pendant 4-5 heures. Ensuite, je remontais à la cuisine (lire: surface) et j’avais la tête qui tournait. C’était comme si j’allais m’évanouir, c’était des périodes de concentration tellement intenses! Tu sais quand tu lis, par exemple, tu as des périodes de concentration continue, mais tu te relâches un peu à chaque 15-20 minutes. Là, le relâchement, c’est aujourd’hui que je le fais, l’album terminé.

Ça faisait quelques temps que je pensais faire un EP, un projet qui se voudrait plus profond que la sortie d’un single sur Soundcloud. Quand je me suis rendu compte de la lancée sur laquelle je me trouvais, je me suis dit: «Il faut saisir cette chance». Il faut que je pousse plus loin. C’est là que l’album a commencé à prendre forme dans ma tête. Je ne prenais pratiquement aucun moment de répit, et c’est vraiment dans ces moments-là que je réalise à quel point la musique m’emporte loin. Quand je compose, je ne suis plus là, je suis ailleurs. Au quotidien, j’analyse beaucoup, je réfléchis sur ci et sur ça, je retourne chaque situation dans tous ses sens, et à un certain moment, ça devient trop. La musique me permet de transformer tout cet overthinking en quelque chose de concret, ça canalise tout ce qui se passe dans ma tête.

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J’avais déjà tenté l’an passé de faire un album sous le nom de Project Life. Cet album-là, c’était pas un album: c’était des chansons que j’avais faites ici et là, que j’avais mises ensemble pour faire plus gros. Il n’y avait ni fil conducteur, ni réel besoin d’expression, ce n’était qu’un désir de prendre plus de place. Tu as sûrement remarqué le 0 et le 1 dans la tracklist de Découpage. Le «zéro» représente le début, les brouillons, le démêlage, le chemin que tu empruntes pour te rendre jusqu’au 1. Et le «un» c’est le début d’une phase plus mature, d’une compréhension plus profonde de ce que tu fais. Des 0 et des 1, c’est aussi un clin d’oeil au language binaire, donc au monde électronique.

Après les sept premières chansons composées, j’ai continué à produire pendant 1 mois, 1 mois et demi. Dès que j’étais chez moi et que j’en avais la chance, je composais. C’était un workflow assez similaire et constant: J’avais ma table tournante, avec laquelle je samplais directement. Je commençais avec un échantillon qui me plaisait, puis je le modifiais considérablement jusqu’à qu’il devienne plus personnel. C’est assez rare que je prenne un sample et que je le mette directement dans l’arrangement. Pour moi, c’est plutôt une source sonore qui t’amène où tu n’aurais jamais cru aller. Ce que tu entends te donne inévitablement des idées, des chemins à emprunter. C’est beaucoup plus inspirant que d’entendre jour après jour l’init patch de Massive. Une fois la fondation de la track terminée, j’ajoutais les percussions pour donner un groove, ensuite je prenais ma guitare et je me laissais aller pendant un temps. Je sélectionnais ensuite les passages qui me plaisaient le plus dans l’enregistrement et je reprenais ensuite clavier et souris pour terminer l’arrangement. C’est à travers ce workflow que Découpage a trouvé sa cohérence.

C’est pour ça aussi que j’ai senti que c’était un accomplissement que je n’avais jamais fait : le fait de prendre 15 chansons, de donner une atmosphère et l’écouter de A à Z sans que rien ne détonne, que tout se suive bien. C’est aussi une manière pour moi de me battre contre la société de consommation musicale dans laquelle on est présentement. Tu fais un tour sur Soundcloud et tu vois une panoplie d’«artistes» qui font paraître des tracks chaque jour et on dirait que ça ne veut plus rien dire. Pendant la création, j’ai vraiment cessé d’écouter de la musique actuelle, je me suis créé un petit cocon. En plus, je venais juste d’acquérir la collection de vinyles de mon père et de ma mère. Je regardais des documentaires de vieux rock, de vieux bands et ça m’inspirait beaucoup, je me suis retourné vers cette époque où la sortie d’un album représentait la mise en place d’efforts considérables. Cette époque où il fallait bûcher pour se faire entendre.

Luca : En plus de composer avec tout un attirail électronique et de vieux vinyles, tu joues de la guitare. Est-ce que tu joues aussi d’autres instruments?

Louis : J’ai joué du violoncelle et du violon quand j’étais plus jeune, mais j’étais nul à chier. Ça ne m’intéressait pas à ce moment-là. J’aimais beaucoup écouter de la musique, mais la composition ne m’interpellait pas encore. Et je ne comprenais pas vraiment ce que j’écoutais, c’était une écoute plutôt naïve, quoiqu’agréable. C’était un tas de sons qui entrent dans tes oreilles et qui te donnent des sensations au niveau du ventre. Ça ce résumait à ça. Maintenant, je décortique inévitablement tout ce que j’entends et je catégorise: «Ça, c’est mixable. Ça, c’est samplable.» Des fois, j’aimerais retourner à cette période plus naïve où ton seul souci est d’apprécier la chanson qui joue. Mais bon, je pense que c’est tout de même un processus qui a grandement contribué à mon évolution en tant que producteur. En fait, c’est un conseil que je donnerais à bien des gens qui débutent: Listen first, talk second. Sinon… je joue de la guitare et un peu de xylophone! (rires)

Luca : Est-ce que tu composes parfois à la guitare ?

Louis : En fait, dès que je prends ma guitare, je ne fais qu’improviser, je n’aime pas particulièrement interpréter les pièces des autres. Toutefois, pour mes compos électroniques, il est assez rare que je commence avec la guitare directement. Elle vient plus souvent qu’autrement ajouter la touche mélodique.

Luca : Tu as sorti un album sous le nom de Project Life, pourquoi est-ce que tu as décidé de changer de pseudonyme ?

Louis : Premièrement, je trouvais le nom vraiment affreux. Deuxièmement, j’ai commencé à utiliser Ableton et ça m’a ouvert des portes incroyables. Le Session View m’a fait tomber en amour avec ce programme. Avant de passer à l’arrangement final, tu peux organiser la chanson dans ta tête (et sur ton écran). C’est très logique, très cartésien. La musique en soi est très mathématique, ça rend donc la tâche beaucoup plus naturelle et intuitive. Quand il est question de production, je deviens quelqu’un de vraiment organisé, chaque piste sonore doit être nommée, rien ne doit dépasser, ça peut avoir l’air un peu intense, mais ça m’aide à garder le focus sur l’essentiel. Il est trop facile de se perdre dans le vaste monde de l’électronique.

Luca : Est-ce que tu es un perfectionniste dans l’âme ?

Louis : …mmmh c’est plutôt du perfectionnisme d’organisation. Ce n’est pas nécessairement du perfectionnisme dans le sens où je passe 5 mois sur une track, puisque presque tous les morceaux ont été composés en maximum 7 ou 8 heures. J’ai passé un mois à seulement composer, donc je finissais la track, je passais à l’autre directement, puis deux semaines après, je revenais aux morceaux et je les peaufinais. Mais c’était vraiment un jet, je ne suis pas capable de passer par 80 stades avant d’arriver à la finalité du morceau. Si je ne suis pas allé assez loin dans le morceau et que j’arrête, ça va être impossible pour moi de revenir dans la phase de composition.

Luca : Donc c’est pour ça que t’as changé de nom ?

Louis : Oui, parce que quand tu développes un nouveau workflow, ton son change inévitablement et il faut dire aussi que j’étais tanné d’avoir un nom anglophone. Souvent, tu commences, et tu te dis : «Je ne rejoindrai pas l’auditoire anglo» et c’est un peu débile parce que déjà, si tu commences, tu ne rejoins personnes et si en plus tu te mets la pression par rapport à qui il faut rejoindre, tu passes à côté de l’essentiel, c’est-à-dire te rejoindre toi-même. Il y a énormément de talent au sein de la francophonie dans l’univers électronique québécois. Il faut qu’on prenne notre place. On la mérite tout autant que quiconque. Combien de gens voit-on avec une page Facebook, qui sont francophones, mais qui parlent en anglais et qui se font répondre en anglais par leurs amis francophones? Des tonnes… Mais j’ai déjà été comme ça moi aussi, avant et avec Project Life, je ne sais pas si tu as creusé aussi loin (rires). Dans ce temps-là je mixais dans les Skins, du gros électro. J’écrivais en anglais sur ma page Facebook… j’avais 16 ans… la belle affaire. Bricoles est une manière de revenir vers la francophonie, et donc vers moi-même.

Luca : Est-ce qu’après un aussi gros boost de création, tu es encore en train de créer ?

Louis : Non, en fait, Julien (BLVDR) m’a prêté son équipement cet été, parce qu’à mon retour du Saguenay en mai, alors qu’on mixait au Blue Dog, je me suis fait voler mon sac avec mon ordinateur, un micro, des headphones, et un Kaoss Pad. On peut dire que je me suis retrouvé K.O. Sans le support de Julien, Découpage n’aurait jamais vu le jour. Maintenant, le projet est terminé, il a repris son gear. Il me prête encore son portable, donc je peux faire de la recherche de musique pour les gigs qui s’en viennent. Sinon, j’essaie de composer de temps à autres, style sans-abri, quand on m’héberge quelque part (genre, chez Julien).

Luca : Est-ce que tu compterais garder le pseudonyme de Bricoles dans le futur, es-tu es finalement satisfait ?

Louis : Ouais, je suis un peu écoeuré de changer de nom! (rires) J’ai passé par plusieurs styles musicaux, il y a donc le lot d’essais et d’erreurs qui vient avec. Toutefois, avec le temps, les gaffes se transforment en expérience et donc en polyvalence, ce qui me permet de m’attaquer à plusieurs genres avec une certaine efficacité. À présent, je regroupe tout ça sous un même toit: Bricoles.

Un gros merci à Louis alias Bricoles pour cette entrevue on ne pourrait plus complète. Vous pouvez aller vous procurer son album en téléchargement gratuit par sa page Soundcloud ou Bandcamp. Vous pouvez aussi aller lire l’article sur la critique que j’ai écrite dudit projet et finalement, une autre entrevue sera bientôt mise en ligne, cette fois en compagnie de BLVDR et Bricoles qui vont nous présenter leur plus récent projet artistique, ducalme.

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